Namur

Numérique : où sont les femmes ?

De nombreux emplois restent vacants dans l’informatique, ce qui handicape l’économie. Pourtant, les femmes sont toujours aussi peu nombreuses à se destiner à ces métiers. La société digitale est construite par des hommes… et pour des hommes ? Un afterwork citoyen, avec la Commissaire européenne en charge du digital, fait le point, ce 19 mars, à Namur.

Inscriptions limitées et souhaitées : Eventbrite

Quasi absence de femmes célèbres sur Wikipédia, héroïnes hyper sexualisées dans les jeux en ligne, cyber-harcèlement (comme la Ligue du Lol, ce groupe de journalistes et publicitaires parisiens s’en prenant sur Twitter à des militantes féministes), cyber-pornographie, « revenge porn », etc. Les technologies de l’information et de la communication (TIC) sont-elles misogynes ? Un comble alors que les débuts de l’informatique doivent beaucoup aux femmes, à la comtesse Ada Lovelace, connue pour avoir réalisé le 1er programme informatique, au milieu du XIXe siècle, ou aux « figures de l’ombre » de la Nasa (Katherine Johnson, Mary Jackson et Dorothy Vaughan) comme le film de Théodore Melfi l’a rappelé.

Le genre apparaît en tout cas comme un critère discriminant en matière d’études et de métiers dans l’informatique et le multimédia. Tel est le point de départ du débat « Europe numérique : où sont les femmes ? » que les femmes cdH organisent, ce mardi 19 mars, à l’Université de Namur, avec la Commissaire européenne en charge du numérique, Mariya Gabriel, la Ministre de l’Action sociale et de l’Egalité des chances, Alda Greoli, le Recteur de l’Université de Namur, Naji Habra, et la programmatrice du KiKK Festival, Marie du Chastel.

Plus précisément, la proportion de femmes parmi les diplômés dans le domaine des TIC est de 9,5 % en niveau des masters et de 13,2 % au niveau du baccalauréat (Wallonie-Bruxelles, 2012). En matière d’emplois salariés et indépendants dans ces métiers, le pourcentage de femmes monte à 17,3%, (chiffre de 2010), mais il n’est pas en augmentation : ce taux était de 18,1 % en 1997.

L’étude de la Commission européenne sur « Les femmes à l’ère digitale » (2018) confirme cette évolution défavorable : l’écart entre les femmes et les hommes poursuivant des études dans les TIC augmente depuis 2011. Actuellement, en Europe, il y a quatre fois plus d’hommes étudiant les TIC que de femmes et ces dernières représentent seulement 21,5 % de l’ensemble des travailleurs ayant un emploi « digital ».

De plus, l’étude européenne montre que les femmes qui travaillent dans le secteur numérique ont tendance à être plus nombreuses que les hommes à quitter leur job. C’est particulièrement le cas entre 30 et 44 ans, l’âge des débuts professionnels mais aussi l’âge de fonder une famille.

Ce phénomène de décrochage « digital » des femmes a un coût économique : la perte de productivité annuelle pour l’économie européenne est de 16 milliards d’euros, selon la Commission européenne.

Le besoin de personnel disposant de compétences digitales avancées est important : il y aurait 350 000 postes vacants en matière de TIC en Europe et dans un futur proche, 90 % des jobs demanderont un minimum de compétences numériques.

C’est un sujet qui doit préoccuper autant les employeurs, les responsables en matière d’éducation et d’orientation que les politiques.

Depuis les pionnières de l’informatique, les géants de la Sillicon Valley ont pris le relais et leur revanche. Les inégalités se sont creusées. Le monde de la technologie est désormais construit par les hommes et pour les hommes.

Une approche « genrée » de l’économie digitale permettrait sans doute de faire un peu mieux face à une situation de pénurie et de booster le marché européen.

Mais cette situation est surtout inégalitaire. Qu’est-ce qui dissuade les femmes de choisir des études et des métiers porteurs qui leur garantiraient une sécurité financière et de belles opportunités de carrière ? Pourquoi Wikipédia, cette encyclopédie qui se présente comme libre et universelle, ne consacre que 12 % de ces fiches à des personnalités féminines et n’a que 10% de femmes parmi ses contributeurs (selon l’Université d’Angers) ? Cette cyber-domination masculine alimenterait-elle, dans « l’invisibilité de la toile », des stéréotypes et des discriminations que l’on dénonce dans la vie réelle ?

La question de TIC plus « inclusives » dépasse en tout cas largement la dimension économique et soulève des enjeux éthiques qui devraient intéresser les intellectuels, les politiques, mais aussi Monsieur et… Madame Tout le Monde, bien au-delà du petit monde des geeks.

Il est en tout cas urgent d’introduire une dimension de genre dans l’agenda digital, à l’œuvre actuellement dans tous les pays européens. L’objectif est de permettre aux femmes et aux plus vulnérables de tirer avantage des opportunités créées par les TIC sur le marché de l’emploi, mais aussi de lutter contre les stéréotypes et dérives en matière d’image « digitale » de la femme.

Naji Habra, recteur de l’Université de Namur et ancien doyen de la Faculté d’informatique
Marie du Chastel, programmatrice du KIKK Festival
Dorothée Klein, présidente des femmes cdH